Il est souvent impressionnant de voir à quel point la mémoire peut être sélective. Comme si inconsciemment l'on ressentait qu'il nous faut quelques beaux souvenirs afin de
mieux profiter de notre futur, pour mieux avancer, peut-être. En avoir trop rendrait l'avenir finalement très effrayant, en nous faisant assumer qu'il ne sera jamais aussi bon que ce "bon vieux
passé" où l'on était jeune. A l'opposé, un passé très obscur ne donne guère envie d'avancer, en nous offrant une peur très différente, celle de se faire mal à nouveau et de ne jamais voir le bout
du tunnel. Un chemin intermédiaire est donc choisi, en partie par la mémoire : La sélection naturelle.
A chaud, après de mauvais moments, une rupture, le décès d'un proche, une grosse déception professionnelle, le coeur, ou bien l'amour-propre sont touchés. On a tendance à marquer
ces jours à l'encre sombre jusqu'à la fin de nos jours. Puis, petit à petit, à la manière d'un peintre qui retouche ses couleurs, la mémoire va agir tel un produit chimique, en atténuant les
mauvais souvenirs, sans pour autant les faire disparaître, en apportant une touche à la maturité. Les bons souvenirs le resteront, nous aidant aussi à surmonter les mauvais par effet de balance. On
se retrouve ainsi à dire "Finalement c'était pas si terrible", "Je pense qu'on n'aurait pas été heureux ensemble, de toutes façons", ou bien "Il souffre moins là où il est maintenant". Chose
impensable quelques temps plus tôt. A mon avis, le processus est surtout utilisé par les personnes un brin pessimistes, qui ont tendance à se complaire dans la douleur; un esprit optimiste
n'attendrait pas cette réaction d'atténuation, et pourrait faire la part des choses de lui-même, et prendre du recul.
Etudes terminées, je n'ai toujours que peu d'idées sur ce qu'il va advenir de mon existence. Quelle tournure inquiétante, pour un parcours presque sans
failles (qui aurait certes pu être un peu plus brillant ... ma flemmardise n'a que trop souvent le dessus). Je me rends compte que tellement de jeunes se lancent tête baissée sur leurs idées, leurs
passions, ce qu'ils aiment faire. Il y a beaucoup de choses que j'aimerais faire pour gagner ma vie;de la photo, du jonglage entre les langues ... j'ai choisi une autre voie, chercher à faire ce
que je fais facilement; aider à vendre des produits.
Les rêves sur notre vie future, bien loin de la fiction, évoluent avec l'âge. J'ai voulu être coiffeuse, hôtesse de l'air, pilote d'avion surtout. Etre dans les airs et s'y sentir comme chez soi.
N'avoir que ces nuages et ce soleil comme bureau. Un jour, avec du temps et de l'argent, peut-être réaliserai-je ce rêve qui demeure éveillé (les autres se sont évanouis avec l'arrivée du sens des
réalités) en passant mon brevet de pilote. Qui sait.
Au-dela des idées que l'on se fait de notre vie professionnelle à 5 ans, 10 ans, on s'en fait sur notre vie personnelle. Paradoxalement, alors que l'on penserait avoir davantage d'impact sur cette
vie qui ne dépend "que" de nous (et pas de l'état du marché du travail et la valeur fluctuante de nos diplômes), elle apporte une source de hasard terrible, qui fait qu'on a finalement que peu
d'emprise sur cette vie, ces rencontres faites au hasard d'une caisse de supermarché. Plus loin que des compétences techniques ou de simples connaissances, il faut ici compter avec son instinct et
son savoir-vivre en couple. Tout un programme.
Il est à vrai dire tentant de vouloir reprendre des couples, des mois, des années après; lorsque la rancoeur s'est évanouie, et qu'au contact
de personnes "pires" (il faut soigner le mal par le mal, c'est bien connu !), on s'est finalement rendu compte que finalement ... Ou mieux, au moment de la rupture, et du développement de l'idée du
manque, on ait réalisé qu'on éprouvait des sentiments plus profonds que ce qu'on imaginait.
Cristalisation, également, comme je l'écrivais dans un article précédent. Dans la chanson "Je voudrais vous revoir" de Goldman, on décèle cette curiosité face aux changements chez l'autre, avec les
années qui passent. Dans cinq, dix ans, moi aussi je souhaiterais tomber sur un de mes exs de mes jeunes années. Découvrir avec un autre regard la personne qu'il est devenue, cet inconnu, avoir une
bonne surprise, partager des souvenirs, revivre "nos" moments, quand tout était beau dans le meilleur des mondes.
De là à vouloir recoller les morceaux d'un vase cassé, il y a un pas. On ne peut, je pense, jamais recoller parfaitement; "Le train va dérailler dès le premier orage" car fragilisé par toutes ces
raisons qui ont mis fin la première fois; ces raisons qu'on a voulu oublier; toutes ces choses qui ont été dites ou écrites qui ne peuvent pas être effacées malgré notre volonté de le faire. A tout
instant peuvent refaire surface et briser à nouveau cet équilibre reconstruit pourtant avec grande conviction, et force questions ("moi, retomber dans le piège? pas question!" ).
Une telle re-relation peut à mon avis être considérée comme une illusion du changement chez ses deux protagonistes. Chacun imagine qu'il a lui-même changé, et que l'alchimie sera donc meilleure, le
temps aidant. Mais comme le fond de chacun reste le même, malgré une nouvelle maturité, il y a finalement peu de chances qu'un deuxième essai donne de meilleurs et durables résultats.
"Invention du diable qui annule quelques uns des avantages à maintenir une personne désagréable à distance"
Quelle romantique description de Ambrose Bierce pour cette invention qui occupe une grande partie de notre temps - en moyenne 3,5 heures pour un Français, mais je soupçonne le chiffre d'atteindre
des sommets pour certaines catégories de la population. Pour ceux/celles qui croient que je m'exclus de la foule, hé bien non. Chacun est touché, du Chinois de 5 ans au Brésilien de 85 ans.
Personne n'est vraiment épargné par cette nouvelle épidémie, qui peut être selon moi vue sous deux angles différents. Un peu comme pour la distinction faite pour la définition de la propriété
intellectuelle, j'aimerais différencier l'utilitaire (processus) et le côté design (mode).
Après l'invention du téléphone, le temps où il fallait des mois pour obtenir un numéro, l'avènement du portable est une véritable révolution. Elle permet de rester joignable à toute heure,
par n'importe qui (mais on peut choisir à qui décrocher, cependant, ce qui rend une partie de cette liberté perdue) et un peu n'importe où; même au milieu de l'océan on arrive à tout avec les
téléphone satellitaires (ça se dit, ça?). Une disponibilité exacerbée pour l'utilisateur devenu accro lui-même à cet engin débranché parfois mais qu'à contrecoeur. A la sortie de l'avion, chacun se
précipite pour lire ses messages, comme si un événement extraordinaire avait forcément touché l'un de ses proches durant cette longue heure de vol. Loin d'appels profesionnels, on y entend des
conversations passionnantes du type "arf, la clim de l'avion, j'ai eu vraiment froid", ou bien "l'avion avait 27 secondes de retard", ou encore "il n'y avait que 18 rangées dans ce vieux coucou".
L'addiction n'est pas loin.
Une autre manière de voir le téléphone portable n'est pas purement décoratif, mais plutôt ce que ce design implique sur le plan sociétal. La multiplication des modèles pousse toujours à
l'achat d'un téléphone plus récent; il devient d'ailleurs difficile de continuer à les appeler des "téléphones", ils en sont presque à réchauffer les plats ou laver le linge, bien qu'ils
ressemblent toujours vaguement aux modèles de l'année 2000 (je ne parle pas des plus anciens, de vraies cabines téléphoniques qui peinaient à entrer dans un sac à main). La raison principale de ce
renouvellement continuel est l'image que l'on projette aux autres, notre téléphone en main. Dans une réunion, il ne fait pas bon sortir un vieux Nokia 3310, à moins de vouloir faire pitié aux
autres (la pauvre ne peut-elle pas s'offrir de nouveau téléphone?). De même, dans la plupart des pays défavorisés, là où vous imaginieriez que personne n'a de téléphone portable, les familles
peuvent manger des pâtes tous les jours, mais chacun a son téléphone, de préférence un modèle de l'année. Le portable est petit à petit devenu un symbole de statut social partout dans le monde.
Divers design, couleurs, tailles et marques répondent à la personnalité de chacun. Dis-moi quel portable tu possèdes et je te dirai qui tu es.
"Ne retiens pas tes larmes, laisse aller ton chagrin"
J'ai souvent l'impression que certains aiment le malheur des autres; comme si ça les confortait, ou plutôt les réconfortaient, dans leur petit bonheur quotidien. Les magazines people ne
vendent jamais plus d'exemplaires que lorsqu'une personnalité meurt, et que chacun veut tout savoir sur le deuil douloureux de ses proches. Les larmes, la souffrance font vendre. Même sur ce blog,
tristement, les articles les plus lus sont ceux que j'ai écrit alors que j'était envahie de pensées noires.
Au-delà de ce blog, y aurait-il donc une tendance à la compassion, ou ne serait-ce que du voyeurisme? Aucun deuil ne ressemble aux autres, bien que la douleur de la perte existe toujours. Après une
rupture, par exemple, alors que l'on veut cacher ses larmes, certains apportent leur soutien, parfois intéressé, alors que la solitude est peut-être ce qui est souhaité par la personne. Le malheur
attire les foules; il est bon de sentir son coeur se serrer, de sentir son corps se répandre de multiples émotions, de se sentir vivre, en quelque sorte ... surtout de pleurer pour le malheur de
quelqu'un d'autre. Pour le principal concerné, rien de tout cela; davantage de la dignité et un véritable chagrin, guidé par la véracité de ses sentiments.
Finalement, on pleure rarement sur soi-même; ce sont les autres, cet enfer, qui provoquent les larmes lorsqu'ils sortent de notre vie, lorsqu'ils descendent du wagon soit pour monter dans
un autre, soit définitivement. Peut-être que seuls, on finirait par s'appitoyer sur notre sort également, qui sait. Tout en se posant des questions métaphysiques sur le destin qui est le nôtre.
"Encore des maux, toujours des mots, les mêmes mots"
Commençons par une petite anecdote ... Lorsque j'étais en prépa, prête à ingurgiter toutes sortes de connaissances pour réussir ma vie ou dans la vie (tout cela était assez vague, et
l'est toujours, en fait), j'ai fait la connaissance de quelqu'un qui m'a appris à quel point un mot pouvait, et devait être préféré dans un contexte précis. Sans apprendre le dictionnaire, j'ai
alors commencé à faire bien attention dans ma copies de philo à employer des mots moins courants, plus spécifiques. Apparemment, cela a aidé à faire ressortir le peu d'idées que mes copies
contenaient, car mes notes se sont envolées (certes, quand on part de bas, la hausse est toujours spectaculaire). Peu à peu, j'ai aussi modifié ma façon de m'exprimer à l'écrit comme à l'oral; mes
parents m'ont même à un moment traitée de snob qui parlait comme une parisienne que je ne suis pas. Sur mon lieu de travail on m'a même dit une fois de "parler comme tout le monde", ce que
j'estimais faire.
Les mots vont beaucoup plus loin que ce qu'on imagine, influent sur les émotions ou sur le bien-être à un moment donné. Des mots bien choisis peuvent être redoutables et faire passer un sentiment
ou une opinion très efficacement, alors même que le dialogue est un peu un téléphone arabe de deux personnes, où l'on peut perdre des détails en chemin par notre incapacité à les exprimer. Chaque
mot a des dizaines de "synonymes'" avec qui il combat. La frayeur, la peur, la crainte, l'effroi ... Vous trouvez que tout cela revient au même? Certains de ces termes ont une nuance de soudaineté,
l'intensité semble également différente. Tout dans le langage ne serait qu'une question de nuances.
Pourtant, on pourrait bien s'exprimer avec un minimum de mots; 200, peut-être. En anglais, ça n'est que plus flagrant, avec l'utilisation massive de verbes à prépositions. Ainsi, avec "to get", "to
make" et "to go", assortis de prépositions adéquates, on pourrait déjà dire tant de choses, alors que la langue anglaise peut être si belle et si sophistiquée. Question de paresse? Celle-ci existe
partout. De culture, peut-être; savoir mettre au niveau de tous les idées, au lieu de les mettre à la disposition d'une élite seulement.
Pour ceux et celles qui cauchemardent de Kant, rassurez-vous, je ne compte pas en parler. Je me suis tout simplement appropriée des mots du titre de son Oeuvre ...
C'est fascinant cette habitude des gens, moi y compris, de ne pas comprendre le jugement des autres sur soi. Bien sûr, on n'a souvent aucun problème avec leur jugement des choses, ou bien sur le
premier quidam venu. Mais dès lors où notre personnalité, notre propre personne est mise en jeu, le jugement devient tout à coup une critique. On se sent agressé, et on se met sur sa défensive,
même si d'extérieur on prétend tranquillement écouter pour mieux apprendre à contrôler nos attitudes. Tout en sachant que les traits de caractères ne changent pas beaucoup au travers d'une vie;
notre manière de les contrôler, au mieux ... et encore. Tout n'est qu'apparences.
Qui es-tu pour me juger? Toi qui ne me connais pas; moi-même, je ne me connais pas. Comment pourrais-tu donc émettre un jugement qui reflète correctement qui je suis. Dans la liste des personnes à
qui je permets de me juger, je citerai mes meilleurs amis et mes parents. Seuls eux en effet pourraient avoir idée de ce qui me passe par la tête à un instant t, et sauraient faire un peu attention
à leurs mots pour ne pas aller trop loin. Car dans la blessure qu'ils me feraient, ils ne me feraient retenir que la douleur, au lieu de me faire profiter du contenu de leur critique positive.
"Arrête le temps et les heures ...Retiens la nuit"
La période que l'on appelle la nuit est pleine d'images positives pour moi: Repos, rêves, amour ... On souhaiterait bien souvent qu'elle ne finisse pas, que rien, pas même les
oiseaux, ne vienne chatouiller nos oreilles afin de mieux s'enfermer dans cette fausse réalité qui semble parfois si vraie. Penser qu'un jour, en effet, on ne se réveillera plus, semble
paradoxalement inconcevable et effrayant à tous; il s'agit pourtant d'une nuit qui ne connaîtra pas de fin; c'est ce côté infini, si impalpable au vu de notre existence à durée limitée, qui par ce
côté gouffre, rend la nuit plus noire encore que ce qu'elle est.
Lorsqu'on est petit, on a parfois peur du noir car on y perd nos repères. Puis, comme le dit si bien Meursault via la plume de Camus, on s'habitue à tout, même aux pires conditions de vie. Aux
tortures qui nous sont infligées. Aux déceptions sentimentales. Aux ruptures. Au froid. Peut-être apprend-on année après année à profiter de ce temps passé dans le noir à recharger les batteries et
à ressasser les décisions prises durant la journée. L'adage comme quoi la nuit porte conseil n'est pas très véridique à mon sens; certes, rester immobile, allongé dans le noir, permet peut-être
d'avoir les idées plus claires car la vue n'est plus stressée par les éléments perturbateurs. Mais justement, elles sont alors bien trop simplistes, tout paraît possible; On arrive à se convaincre
que l'on sera capable de faire des choses, que certaines décisions seront effectivement les bonnes. Au réveil, le lendemain, toutes les contraintes reviennent, le joli monde des rêves, où l'on se
sentait invincible, a disparu. On ne bénéficie pas des conseils farfelus que la nuit a pu procurer ... tout simplement du repos des paupières, et des pensées remises à plat, au
mieux.
"What would you expect ... some things will never change"
L'attente de bonnes choses est toujours bonne pour le moral; ceux qui disent s'attendre à de mauvaises nouvelles ont toujours l'espoir de voir leurs
prédictions s'évanouir, et ainsi retrouver le sourire au son finalement positif de la cloche.
Il serait tellement simple de ne jamais rien espérer; de ne pas imaginer. Cela permettrait aussi d'éviter les déceptions qui s'ensuivent . J'aime bien le personnage de Pip de Dickens, qui
n'espère jamais rien et à qui tout arrive, de son bienfaiteur qui, lui, attend beaucoup de Pip. Bien souvent, on attend beaucoup (trop?) des autres. Dans certains cas, heureusement, ces
espérances sont à la hauteur de de l'amitié qui nous lie à ces personnes. Dans d'autres, la déception ne fera que creuser l'écart. Il faut pourtant se remettre dans le cadre de nos attentes:
N'étaient-elles pas réalistes? Trop farfelues, peut-être? Ou créées sans connaissance de la cause? L'exagération est bien souvent le propre du rêve, où l'imagination l'emporte sur le réalisable,
sans oublier la fiction totale.
L'espoir fait vivre; j'aime bien cette phrase. Il fait sourire, et permet d'attendre le futur avec impatience afin d'obtenir des réponses. Même si la déception fait aussi chuter de plus
haut par conséquent, la somme du jeu n'est pas égale à zéro. On garde toujours les bienfaits de l'attente; s'y reporter est souvent possible avec le recul; la déception à chaud est, elle,
plutôt crue. Dans le cas contraire où le dés-espoir serait prédominant, l'amertume pourrait naître envers la personne originaire de la déception; on pourrait alors jurer que jamais ô non jamais on
ne ferait plus confiance à nos idées; ne jamais plus s'attendre à rien. Mais c'est un processus bien trop inconscient pour qu'on ne puisse le contrôler. A la rigueur, on pourrait au minimum
attendre que des choses nous arrivent à nous-mêmes afin d'avoir davantage de contrôle; sans intervention extérieure, dans un univers agnostique, on pourrait appeler cela profiter du
hasard.