Il est souvent impressionnant de voir à quel point la mémoire peut être sélective. Comme si inconsciemment l'on ressentait qu'il nous faut quelques beaux souvenirs afin de
mieux profiter de notre futur, pour mieux avancer, peut-être. En avoir trop rendrait l'avenir finalement très effrayant, en nous faisant assumer qu'il ne sera jamais aussi bon que ce "bon vieux
passé" où l'on était jeune. A l'opposé, un passé très obscur ne donne guère envie d'avancer, en nous offrant une peur très différente, celle de se faire mal à nouveau et de ne jamais voir le bout
du tunnel. Un chemin intermédiaire est donc choisi, en partie par la mémoire : La sélection naturelle.
A chaud, après de mauvais moments, une rupture, le décès d'un proche, une grosse déception professionnelle, le coeur, ou bien l'amour-propre sont touchés. On a tendance à marquer
ces jours à l'encre sombre jusqu'à la fin de nos jours. Puis, petit à petit, à la manière d'un peintre qui retouche ses couleurs, la mémoire va agir tel un produit chimique, en atténuant les
mauvais souvenirs, sans pour autant les faire disparaître, en apportant une touche à la maturité. Les bons souvenirs le resteront, nous aidant aussi à surmonter les mauvais par effet de balance. On
se retrouve ainsi à dire "Finalement c'était pas si terrible", "Je pense qu'on n'aurait pas été heureux ensemble, de toutes façons", ou bien "Il souffre moins là où il est maintenant". Chose
impensable quelques temps plus tôt. A mon avis, le processus est surtout utilisé par les personnes un brin pessimistes, qui ont tendance à se complaire dans la douleur; un esprit optimiste
n'attendrait pas cette réaction d'atténuation, et pourrait faire la part des choses de lui-même, et prendre du recul.