Je me souviens de la déception du lecteur à la lecture de la fin de la "Nuit des Temps", de Barjavel ... lorsque Eléa avale cette pilule noire qui
lui apportera le calme de la mort, plutôt qu'une vie dans un environnement décalé, sans sa moitié.
Cette pilule je l'ai avalée il y a plusieurs années déjà, même si elle n'a jamais réussi à me tuer; elle m'a consommée, ma force, mon envie de vivre, mon ambition, mon sourire, mes joies. Elle n'a
apporté que du noir à mon existence qui n'était déjà pas très rose. Aujourd'hui encore, que de dégoût, de haine épprouvée envers celui qui m'a brisée, de larmes de rejet. Je reste, malgré l'amour
qui m'entoure, méfiante voire craintive par moments. Comme si la bosse avait pu s'ancrer dans ma peau; ou plutôt dans ma mémoire.
Par moments je crois devenir folle; comment, après si longtemps, des souvenirs peuvent-ils être encore si crus? Moi qui peine à me rappeler du film de la veille. Quant au fait que des souvenirs
peuvent troubler une vie entière, je ne l'ai que trop lu, et je déteste l'entendre. Je m'y refuse; on n'a qu'une vie, il faut en jouir tant qu'il en est temps. Les instants noirs se dissipent
parfois, mais une boule à la gorge est si souvent là; la tristesse d'une enveloppe perdue. Et même si le corps a mué depuis, à la manière des reptiles, la blessure reste.